Culture, industrie et systèmes de pouvoir
Avec le temps, on en vient à regarder en arrière — et, peut-être, à comprendre un peu mieux le monde dans lequel on évolue.
Beaucoup continuent d’entretenir l’idée que la culture constituerait un espace à part, relativement protégé des logiques industrielles — un refuge possible face aux dynamiques de pouvoir qui structurent l’économie contemporaine. Cette représentation est rassurante. Elle est aussi largement illusoire.
Si l’industrie est bien visible et ne s’en cache pas, ses logiques irriguent en réalité bien au-delà de ses formes les plus manifestes : elles avancent masquées, puis se glissent jusque dans des mécanismes plus discrets, des normes implicites, des réflexes devenus presque naturels.
Au fil de mon parcours, j’ai traversé plusieurs écosystèmes de ce champ. Les contextes varient, les milieux changent, les formes aussi. Mais certains paramètres demeurent remarquablement constants. Parmi eux, j’ai relevé notamment chez un grand nombre d’acteurs de la filière, cette même appétence pour le pouvoir, la réussite, et, plus largement, pour la constitution de positions de domination conférant des formes d’autorité symbolique et matérielle.
Une évidence
On peut considérer que l’industrie contemporaine, dans le cadre d’un capitalisme financiarisé, ne se limite plus à une fonction de production de biens ou de services pour le grand nombre, mais constitue désormais un système de pouvoir structurant. Elle organise la concurrence de manière asymétrique, produit des normes de diffusion dominantes et contribue à l’invisibilisation ou à la marginalisation des démarches susceptibles d’en contester les fondements.
À travers ces mécanismes, elle institue également des normes implicites de domination et d’autorité qui, selon les échelles et les niveaux sociologiques où elles s’exercent, prennent la forme de cadres prescriptifs de légitimité et de reconnaissance — par nature excluants.
Ce processus s’inscrit dans une logique de domination auto-entretenue, où la concentration du capital, la standardisation des formes culturelles et la normalisation des modèles économiques participent à la stabilisation d’un ordre hiérarchisé, au détriment de formes critiques, minoritaires ou non alignées sur les logiques industrielles dominantes. Dans ce contexte, la culture n’échappe pas aux dynamiques décrites précédemment.
L’art du subtil
Alors que le récit collectif tend à entretenir l’idée que le champ artistique constituerait un espace relativement homogène, protégé, voire un refuge face aux logiques industrielles, l’expérience de celles et ceux qui en sont effectivement acteurs — ce qui est mon cas — raconte plutôt l’inverse : ces logiques s’y appliquent, mais sous des formes souvent plus subtiles.
On y retrouve des mécanismes d’inscription des démarches dans des dispositifs normés, des stratégies de marketing trompeuses, qui vont jusqu’à puiser dans l’artisanat ou l’authenticité les codes de la sincérité, une communication exacerbée, ainsi qu’une saturation des canaux de diffusion au profit de propositions compatibles avec les cadres des opérateurs institutionnels, économiques et médiatiques dominants. Là aussi, comme ailleurs, s’y déploient des modèles de contrôle sous-jacents et des réflexes de pouvoir qui reproduisent, à des degrés divers, les mêmes logiques de domination que dans les autres sphères sociales — souvent de manière plus feutrée, car culturellement légitimée.
Concrètement, cela signifie que de nombreuses pratiques artistiques qui cherchent à s’extraire de ces cadres — ou simplement à les interroger — se retrouvent structurellement moins visibles. Cela signifie aussi que, dans le champ artistique, l’accès aux moyens matériels, institutionnels et symboliques nécessaires à la pérennité de démarches qui refusent l’inscription dans ce système devient presque inaccessible.
À cela, les opérateurs dominants opposent souvent un argument apparemment simple : « nous donnons aux gens ce qu’ils souhaitent, nous accompagnons leurs attentes et évoluons avec elles ». Cet argument mérite d’être interrogé. Il repose sur une logique de vérité auto-réalisatrice : on naturalise comme “demande” ce qui est en réalité produit par des conditions de diffusion préalablement verrouillées. Ce qui est massivement accessible devient mécaniquement massivement consommé, puis rétroactivement présenté comme plébiscité.
Diffuser, c’est régner
Peut-on sérieusement affirmer qu’un produit ou une proposition culturelle rencontre le succès parce qu’elle serait intrinsèquement “meilleure”, lorsque sa visibilité découle d’abord de sa conformité aux cadres de diffusion dominants, eux-mêmes structurés par des intérêts économiques concentrés ? Est-ce la qualité qui produit l’accès, ou l’accès qui produit l’illusion de qualité ?
Dans ce cadre précis — celui des conditions de diffusion et de visibilité — la qualité, au sens critique ou artistique du terme, pèse souvent bien moins que la compatibilité avec les normes prescrites par les détenteurs des moyens de production, de diffusion et de légitimation.
Même envisagée au prisme des principes libéraux qui structurent nos sociétés, cette situation ne repose ni sur des logiques de mérite ni sur une compétition juste et objectivable. Elle procède au contraire de mécanismes qui en neutralisent les fondements mêmes : en affaiblissant les conditions d’une concurrence équitable, le système se soustrait à ses propres principes afin de préserver des situations de rente durablement protégées de toute mise en cause effective, y compris par l’évaluation publique.
Admettre sans se résigner
Ce faisant, il contribue à la pérennisation de formes structurelles d’inégalités d’accès, de reconnaissance et de légitimation au sein du champ artistique.
Sur ce principe, la segmentation du champ artistique apparaît comme une conséquence structurelle : elle garantit à une partie des acteurs des conditions d’existence, de visibilité et de pérennité relativement stables, tout en maintenant l’autre dans une lutte constante pour faire exister des pratiques qu’ils considèrent, à juste titre, artistiquement aussi nécessaires et légitimes que celles qui bénéficient des cadres dominants.
À celles et ceux qui se reconnaîtront dans la part ainsi maintenue à la périphérie — ce que le lecteur ou la lectrice devinera sans peine — demeure une question non résolue :
« Comment transformer de l’intérieur un système dans lequel nous existons malgré tout, alors même que ses acteurs dominants, détenteurs du pouvoir, se sont en partie constitués en opposition à nos principes ? »
Eric Raynaud (février 2026)